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Dieu est absent

Dieu est absent

            La rue est calme depuis environ une heure. Seul le crépitement agaçant des flammes maintient une pression continue sur les fantassins. Un immeuble entier brûle depuis la veille, masquant en partie la visibilité sur l’autre portion de la chaussée, tenue par l’ennemi. Un soldat se risque à sortir sur le trottoir, afin de traverser avec un chargement de vivres pour ses camarades dans l’immeuble en face. Au bout de trois mètres, il s’effondre au milieu de la rue, tué net. Plusieurs pommes roulent en zigzagant sur les mauvais pavés. Ici, les tireurs d’élite font la loi.

            Le soldat tué était le fils d’un général, engagé dans cette même gigantesque bataille urbaine. Une demi-heure plus tard, des ordres venus de haut intiment de prendre la rue, sans faire de prisonniers. Une compagnie entière est envoyée en renfort, se faufilant d’immeubles en immeubles par les trous pratiqués dans chaque mur. Un obusier lourd est poussé au plus près du cadavre du fantassin. Lorsque la pièce est mise en batterie et prête à tirer, trois canonniers ont déjà payé de leur vie l’audace d’avoir levé la tête pour inspecter le champ de tir.

            L’on finit par se résoudre à ouvrir le feu à débouché zéro sur chaque immeuble de part et d’autre de la chaussée. Le tonnerre assourdissant des tirs de l’obusier et les bâtiments s’effondrant obligent les fantassins à évacuer une bonne partie de la rue, noyée dans la poussière. Au bout de deux heures, lorsqu’ils réoccupent leurs position, les soldats découvrent un spectacle cauchemardesque. Presque tous les immeubles sont à terre ; deux seulement tiennent encore debout, en flammes. La moitié des canonniers est mort, les survivants sont à moitié fous. Il faut les tirer de force vers l’arrière.

            Aussitôt, l’assaut est donné. On se précipite vers le premier immeuble le plus proche, en trébuchant sur les décombres. Délaissant les parties en feu, les fantassins montent dans le bâtiment, cherchant âme qui vive. Partout des cadavres, soldats et civils. Au dernier étage, les assaillants sont reçus par des coups de fusil. Une volée de grenades, et l’on repart à l’attaque. Dans une pièce ravagée on découvre une famille entière, étendue au sol. Un jeune homme encore en vie crispe son fusil, qu’il tente de pointer vers les intrus. Impossible de lui faire entendre raison. Même après l’avoir achevé à la baïonnette, la haine lui toujours dans ses yeux.

            Dehors, l’assaut a échoué face au second immeuble. Une pluie de balles surgit de nulle part s’est abattue comme la foudre. La nuit tombe déjà. La progression, aujourd’hui, était de cent mètres. Quarante soldats sont morts, autant ont été blessés, qui ne survivront pas au typhus. Dieu est depuis longtemps absent de cette ville maudite.

            Enfin, une bonne nouvelle tombe dans la nuit. Le maréchal Lannes est de retour. L’espoir renaît pour les officiers français, épuisés par un siège meurtrier de deux mois.  

            Il faut en finir avec Saragosse.

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